Les investissements en santé mentale

 Dans Nouvelles

David Castrillon – MSc en Gestion

Directeur général – Projet Collectif en Inclusion à Montréal (PCEIM)

Président – Réseau alternatif et communautaire des organismes (RACOR) en santé mentale de l’île de Montréal

Révise par Justine Israël


Les investissements en santé mentale : les tensions de base à résoudre

Annoncer un investissement public en santé mentale est un geste de reconnaissance significatif indiquant qu’il existe un problème et qu’il y a une volonté de le résoudre. En revanche, un tel investissement n’implique pas nécessairement une compréhension de la complexité des enjeux entourant la réponse aux besoins humains, ce qui permettrait réellement l’amélioration des conditions vie des personnes. L’argent est un moyen qui peut servir à répondre aux besoins humains, mais qui peut aussi nuire à ces réponses. Il faut surtout analyser comment ces investissements sont faits. C’est pour cette raison qu’il nous semble important d’attirer l’attention sur certains enjeux qui peuvent passer inaperçus lorsque des investissements sont faits en santé mentale.

Lorsqu’on parle de la « santé mentale », il y a des particularités propres au phénomène dont il faut tenir compte au moment d’allouer des ressources. Actuellement, il n’y a pas un consensus sur la vision de la « santé mentale », sur la compréhension de ce que les personnes vivent, ni sur la façon d’aborder la problématique de la souffrance psychique et ses manifestations. Il y a possiblement un consensus sur le besoin d’en améliorer la compréhension et l’action. Les élus doivent prendre des décisions dans cet univers d’approches et de visions.

Si l’on prend en compte l’argent annoncé en santé mentale par le ministre Lionel Carmant, ces sommes peuvent aider à mettre en place des moyens afin que les personnes trouvent des réponses adéquates à leur détresse et leur souffrance psychique. Cependant, selon la façon dont elle est utilisée, l’argent peut aussi nuire à la mise en place de réponses adéquates aux réels besoins.

 

Tensions à identifier : un premier pas vers un investissement éclairé

Ainsi, dans l’univers de la souffrance et de la détresse psychique, on trouve des tensions entre différentes possibilités de compréhension et d’action. Les décideurs vont nécessairement choisir la manière de distribuer l’argent dans le cadre de ces tensions, même si elles ne sont pas explicites. Nous pensons que l’efficacité des décisions et des actions passe par l’identification et l’analyse des tensions présentes lorsqu’une décision doit être prise. Dans l’objectif de collaborer à une prise de décisions éclairée, il nous semble important d’attirer l’attention sur certaines tensions qui sont à la base de toute décision dans le domaine de la santé mentale. En voici trois entourant les investissements en « santé mentale » :

 

Tension sur la conception du « mental » :

Phénomène individuel

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Phénomène interactionnel

Il y a, d’un côté, une conception individualiste du « mental » véhiculée par plusieurs approches, par exemple lorsque l’approche s’exprime en termes de maladie ou de trouble porté par une personne. Le « mental », dans ce paradigme, se trouve uniquement à l’intérieur d’un individu. De l’autre côté de la tension, c’est une conception qui tient compte des contextes d’interactions dans lesquels les personnes vivent et des moyens disponibles pour que les personnes puissent s’adapter à ces contextes. Ici, le « mental » émerge des relations entre humains, et entre les humains et le monde qu’ils habitent et incarnent. Les politiques, les plans, les outils, les techniques diffèrent complètement dépendamment de la conception vers laquelle ils tendent. On peut promouvoir, par exemple, un souci partagé du bien-être plutôt qu’une autogestion de la santé.

 

Tension sur la vision de la souffrance mentale :

Médicale

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Relationnelle/sociale

D’un bord, les comportements peuvent être traduits par une terminologie appartenant au milieu de la médecine ou de la psychiatrie, et l’explication de ces comportements relève de l’autorité médicale. De l’autre bord, chaque comportement est plutôt compris dans le contexte dans lequel il a été exprimé, ce qui permet de donner du sens aux situations relationnelles vécues. La souffrance peut être observée, dans le pôle « médical », comme indicateur d’une condition médicale de l’individu, ou, dans le pôle « relationnel », peut être observée comme indicateur d’un contexte relationnel et social.

 

Tension sur les réponses à l’expérience de la personne :

Classement/diagnostic

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Contexte/complexité humaine

D’un bord, l’expérience vécue par les personnes peut rentrer dans une logique de classement. La réduction de l’expérience et du contexte de la personne à une étiquette donnée selon une grille[1] peut limiter la compréhension de la complexité humaine. Le sentiment de contrôle est valorisé et l’accent est mis sur la rapidité avec laquelle une réponse est donnée. Cela vient avec le poids de la stigmatisation[2]. De l’autre bord de la tension, il existe, dans la recherche scientifique, tout un domaine qui comprend la nature interactionnelle du mental : il est pris au sérieux les découverts sur la sociabilité essentielle de l’être humain. Cela veut dire de comprendre que l’être humain existe dans un réseau de relations, toujours dans un contexte et au sein des échanges. Dans cette vision, plutôt que de classer une personne, l’accent est mis sur la compréhension du réseau d’interactions dans lequel un comportement, une souffrance, une expérience prennent place.

On change ainsi de lunette : plutôt que de diagnostiquer les individus, la « maladie » s’applique plutôt aux espaces où les personnes interagissent et on travaille plutôt à « guérir » ces espaces ou à proposer des espaces plus « sains ». Cela implique qu’on prend soin des individus par la compréhension et l’action dans leurs espaces d’interactions. Cette vision évite ainsi de les isoler, de les abstraire.

 

Un virage porteur

En choisissant vers quel pôle de chaque tension on tend, on peut soit mettre l’accent sur les pratiques de l’ancien paradigme, avec les conséquences connues (la souffrance psychique augmente chaque année, et plus dans ce contexte de pandémie) ou ouvrir la porte à une compréhension à échelle humaine. Il est compréhensible que les décideurs essaient de représenter une pluralité de visions et de répondre à une diversité d’intérêts. On comprend aussi que les ressources sont limitées.

Résoudre les différentes tensions constitue le travail quotidien de notre milieu. Leur identification et analyse, en plus d’avoir une influence sur les pratiques au sein des organismes communautaires, fait avancer la conception et les pratiques en santé mentale dans le réseau de la santé.

Au-delà d’expliciter les tensions, on veut lancer une invitation à permettre tranquillement le passage vers un autre paradigme qui ouvre la voie à d’autres compréhensions du « mental ». On est conscient des enjeux politiques d’un tel changement, mais vu que ce virage a déjà commencé, il nous semble pertinent de partager les apprentissages du milieu communautaire qui incarne ce changement.

On sait que la recherche dans le domaine de la santé mentale apporte, depuis des années, une mise en question des approches individualistes. Même l’OMS recommande d’aller vers un paradigme plus relationnel. Il est temps de discuter de ces tensions et des effets des choix qu’on continue de faire au Québec.

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[1] On utilise actuellement la grille du DSM, même si sa validité scientifique et sa fiabilité sont contestées depuis longtemps. Il y a toute une littérature sur l’épistémologie de la psychiatrie qui peut alimenter cette réflexion.
[2] Une résume de l’analyse faite sur le lien entre classement et stigmatisation : le geste de classer le « mental » d’une personne dans le cadre d’une maladie met l’humanité de la personne en question. C’est le premier geste stigmatisant. On le constat, quotidiennement, sur le terrain. Voir, entre autres, l’étude menée par le RACOR sur les organismes communautaires en santé mentale à Montréal : https://racorsm.org/sites/default/files/uploaded-documents/Portrait%20des%20membres%20RACOR%202018%20%28web%29_0.pdf

Le Projet collectif en inclusion (PCEIM) est un organisme soutenu par Centraide du Grand Montréal

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